jeudi 19 avril 2018

Poésique n°4 / Ustalost - The Spoor of Vipers


Je ne sais pas quoi te dire. Il faut croire qu'il se passe des choses que j'ignore. Sans doute tu vis une douleur que je ne connaîtrai jamais. Mais je dois saisir ce qui te dérange, lever ce voile qui te recouvre... Et espérer que ce ne soit qu'un trouble, et non un linceul cousu d'avance.

Je prends ta main, en silence. Je considère ton regard fuyant, ta bouche tombante, et ces yeux qui vont d'endroits à d'autres : que cherches-tu ? Que vais-je trouver ? Tu ne veux rien me dire. D'une manière imperceptible, j'approche l'index et le majeur sans effleurer la peau blême de cette main molle, et les dépose au niveau du poignet.
Une pulsation, même faible, pourrait m'apporter un semblant de réponse.

Ton cœur saigne et ton esprit semble avoir quitté ton corps épuisé. Lassé d'errer dans les ténèbres, de se retrouver coincé au sein de ses limites et de trébucher sur de nombreux obstacles. La fatigue t'encombre, tu tournes en rond, une bouteille à la main, un joint entre les doigts. Les vapeurs t'emportent, et t'éloignent de cette âme que tu as oubliée.
De cet enfant que tu n'es plus.

Entends-tu ces nappes musicales, ces notes flottantes en apparence apaisées ? Tu en ignores les saturations. Dans la cathédrale des vices, les murs sont couverts de suie. Les vitraux aux larmes séchées laissent pénétrer une lumière faite de guitares vrillantes. Alors que tu descends une gorgée, les pulsations s'accélèrent, et le sang se perd dans des rythmiques accablantes. Les synapses, trompées et égarées, ne savent que faire, hormis hurler à l'agonie.


Ta gorge se noue, tes viscères se consument : un incendie se déclenche lors d'une nuit de trop. Tu aurais mieux fait de rester au lit... « Sois sage », t'a-t-on répété. Les flammes lèchent ta silhouette enveloppée de fumée ; tes pieds s'enfoncent dans les cendres. Il ne reste que ta bouche pour crier.
Tu tentes de fuir, de t'éloigner au plus vite de ce chaos quotidien, malgré le poids des muscles engourdis. Mais les cris se répètent en écho ; la douleur rémanente, suspendue par l'inertie de ta chair paralysée, se relance de plus belle, éclatée sous une mesure que tu ne supportes plus.
Chercherais-tu cette rédemption, cette lumière qui survivrait aux abîmes les plus profonds ?

Alors, impuissante et sans repère, l'errance se poursuit, accompagnée d'instants où plus rien ne s'accomplit. Toujours, tu reviens vers cette église éventrée, qui laisse apparaître un ciel maladif. Allongée, tes doigts glissent sur les restes du bâtiment calciné, et tu sembles apprécier la douceur des poussières immobiles.
Un râle naît au plus profond de toi, mais tu préfères le sermonner. « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille »
« Sois sage », t'a-t-on répété...

Je lâche ta main, et je cherche à redresser ce visage qui ne sourit plus. Ne vois-tu pas, au-delà des nuages de soufre, que le soleil demeure toujours ? Ne perçois-tu pas la course des jours, et le renouveau d'un printemps que tu aurais perdu ? Dans le vacarme grondant, tu as trop longtemps négligé cette basse vrombissante et chaleureuse.

Aussi, maintenant que les vitraux ont éclaté, ne peux-tu pas voir les rayons de lumière percer les nuages tourbillonnants ? Non, ne crains rien : ce ne sont pas les flammes vicieuses qui s'approchent. Le soleil brûle au loin, mais t'apporte ce calme triomphant, un baiser sur le front.

N'entends-tu pas, dans cette musique tourmentée, l'espoir d'un jour nouveau ? De l'immolation vient la purification. Au delà du désespoir, une renaissance est permise à qui veut la saisir. Ne sens-tu pas cette passion qui me porte, cette envie que j'ai de t'amener à reconsidérer les choses ?
Bien sûr, ce ne sont que des mots ; et je ne parle que de musique.
Ce ne sont que des notes.
Et je ne suis que ton frère.

samedi 3 mars 2018

Poésique N°3 / Warbringer - Woe to the Vanquished



Le ciel est taquin aujourd'hui. Il joue de lueurs pénétrantes et entêtantes, avec ces nuages qui passent et se laissent percer. Les ombres glissent sur le sol, prennent des formes variées et je les considère tant elles semblent toutes se traîner, à l'agonie.
J'entre dans l'hôpital. À l'accueil, je donne rapidement le nom qui m'intéresse – et rapidement on m'indique sa chambre. À mon tour de traîner dans les couloirs, sous ces lumières trop claires.
Je pénètre dans la piaule 42. Le fenêtre y est ouverte, et laisse filtrer un air stagnant – un souffle de vie immobile. Mon collègue... Non, mon frère d'arme. Qu'est-ce que tu fous dans ce brancard ?

Cette question, elle est sortie toute seule, mais plus rien ne sort maintenant. Je sais pas, les mots ne viennent pas, je ne sais par où commencer. Dire quoi, te partager quoi ? Te parler comme avant ? T'avouer des trucs ? L'air est lourd ici, j'arrive pas à me sentir à l'aise. J'inspire, j'expire... Me concentrer sur l'essentiel, lâcher prise et libérer mon esprit... J'inspire, j'expire... J'inspire, j'expire...


Tu y crois toi, à ce calme ? Quelle foutue merde, tout ça, ce n'est qu'une blague ! Tu fais bien de rester endormi ! Tu penses vraiment qu'on peut rentrer au bercail, comme si de rien n'était, comme si tous ces mois ne comptaient pas ? Une vie entre parenthèse, tu y crois, toi ? Dis-moi, c'est comment le coma ? Est-ce que tu penses à rien ou bien tu es toi aussi perdu dans un tourbillon de pensées informes, qui s'enchaînent sans arrêt ? S'il te plaît, on a partagé tellement de choses, dis-moi au moins si tu partages ce que j'endure là, aujourd'hui...

Tu sais, on nous a dit qu'ils feraient tout pour qu'on ait une vie normale : un foyer, des congés, une solde béton, tout ce qu'il faut si jamais on se sentait mal. Ils nous ont dit aussi qu'on aurait droit aux meilleurs soins possibles, aux plus grands spécialistes pour traiter nos « souvenirs ». Ah ouais, va reprendre une vie normale quand on te dit que, de toute façon, t'auras besoin d'un toubib pour te prescrire des médocs !

J'arrive pas. J'arrive pas à juste oublier. J'ai encore la moiteur du terrain boueux sur la peau, je passe mes journées à me doucher pour que ça passe. J'entends aussi les ronflements des bombardements à droite, à gauche, et les pas qu'on faisait accroupis. J'y pense, j'en ai encore mal aux cuisses, elle veut pas partir, cette douleur.

Et si seulement il n'y en avait qu'une ? J'ai les oreilles qui sifflent quand le réveil sonne, et que ça braille comme ces missiles qui nous tombaient dessus. Une porte qui claque, j'ai le cœur en vrac : j'entends encore les rafales répétées, puis le silence des canons qui attendent, qui guettent, et vomissent leurs balles quand vient l'ennemi. Est-ce un des nôtres ou une cible qui tombe ? On n'en sait rien, mais pas le temps d'y penser qu'il faut continuer. Errer dans le terrain pour un but qui n'est pas le nôtre.

Survivre pour une nation qui nous nomme par des numéros. Nous, juste des silhouettes.

Et pourquoi on s'est battu, tu me le dis ? Quand je vois tout ce qui se passe ici, j'en ai viré ma télé ! Des manifs', des colères partout, des gens qui braillent et qui gueulent. Mais ceux-là qui veulent tout caillasser, tout purger par le feu, ils ne savent pas ce que c'est que de se planquer pour éviter une balle ! Défendre ses droits, mais par la violence ? Pourquoi ? Tu le sais, toi ? Tout ce bruit, toute cette cohue, j'ai juste l'impression d'avoir quelqu'un qui me fout la tête contre le béton, encore et encore !

Tu sais, j'ai retenu ce que tu m'as dit : quand tu vas mal, fixe le ciel, et dis-toi que ce qu'on fait, c'est pour le rendre plus clair. Je vois encore cette lueur dans tes yeux, quand tu me disais qu'un rien peut tout renverser : une simple décision, et le cours des choses peut radicalement changer. Et tu t'élançais avec la conviction de faire ce qui était juste. Mais moi, tout seul avec mes peines et mes années perdues, je me dis juste que... Justement ! Un rien peut tout faire basculer ; une simple tempête, et il ne reste plus rien. C'est fou comme ton idée peut signifier une chose et son contraire. On ne fait que rester sur la limite. C'est en nous, dans notre corps : on se dit solide, mais la chair peut éclater à tout moment.

Tu ne le vois pas, mais quand les armes se taisent enfin, le silence est encore pire que le chaos. Quand on était dans la merde, on se disait que soit on crevait, et c'était fini, soit on survivait, et tout irait pour le mieux. Là, je n'ai plus rien, ni l'espoir d'être sauf, ni la délivrance de la mort. J'ai juste à transiger avec ces émotions corrosives, et cette peur lancinante.
J'en ai marre de compter nos frères qui y sont restés.
J'en ai marre de ce monde qui se fout de nous.
Tout ça pour quoi ; pour que tout s'écroule, finalement.
Il n'y a que toi qui t'en es bien sorti : tu es là, et rien ne vient interrompre ton repos. Tu sais, j'ai encore ta plaque à mon cou, ça me rassure. Ça me rappelle une chose : vaincus ou vainqueurs, il n'y a aucun gagnant.
Je vais faire comme toi : m'allonger, me laisser porter par ce ciel bleu.
Tu as raison : rester silencieux...