lundi 23 septembre 2013

Explication de texte : Blanche obscure

Illustration d'A Rebours de Huysmans, par Auguste Leroux
 
Bonjour aux lecteurs et lectrices !

Avant tout, je rappelle que vous pouvez télécharger le recueil ici : http://contes-urbains.blogspot.fr/p/chose-promise-chose-due-voici-le.html

Comme prévu, je fournis ce blog d'articles servant à expliquer certains textes. La priorité est fixée à certains gros morceaux ou à des écrits un peu étranges et différents au sein du recueil. Ainsi, afin de lancer cette dynamique sous les meilleurs auspices, je vais débuter avec un des travaux pour lequel je suis le plus satisfait, aussi un des plus particuliers. Voici l'explication de Blanche obscure (qui, je le rappelle, est interdit aux mineurs pour cause d'érotisme) !


L'idée de ce texte est née après une prise de conscience en regardant, en cours d'anglais de L3, le film Pride and Prejudice (Orgueil et préjugés en français). Je voyais toute cette romance avec distance et, surtout, avec un certain dégoût. Non que le film soit mauvais, mais l'univers dans lequel il se déroule me dérangeait. C'était l'abondance, les faux-semblants. Bien que ces aspects soient dénoncés rien que dans le titre du livre et du film, il n'en demeure pas moins que cette bourgeoisie qui permet à des filles de seulement se préoccuper de leurs amours, ça me file la nausée. Disons que si je n'avais à me soucier que des vilains préjugés dans ma vie, ça m'arrangerait de bien des tracas.
Mais au-delà de cette bourgeoisie qui me débecte, il y a pire : l'aristocratie élitiste. Car, dans le film comme dans le livre original se joue un conflit entre la bourgeoisie et la noblesse - comme quoi il y a toujours quelqu'un au-dessus de soi. Et lorsque nous voyons l'opulence et le caractère insupportable et irritable de ces nobles qui se donnent un genre pour correspondre à "l'image de l'élite", j'en ai eu assez. Et puis ça se permet de parler, de commenter, de critiquer, de vouloir refaire le monde, alors qu'ils n'en ont aucune conscience. Ils sont là à rester dans ce que leur famille a construit avant. Ils s'inventent des choses, se donnent de la prestance. Ils parlent, mais agissent bien peu. Quel ironie !
Je déteste l'hypocrisie et la sophistication ridicule. 


Le point de départ de Blanche obscure, c'est une société d'élite. On entre dans un cercle de personnes qui n'ont aucune préoccupation, si ce n'est d'aller de salles en salles au sein d'un manoir en parfaite autarcie (ou, autrement dit, complètement isolé de tout). J'ai voulu présenter le summum de la noblesse : ils ont tout, rien ne leur manque, ils sont dans la constance, rien ne bouge, les règles demeurent. J'ai conscience d'avoir réduit cette noblesse à quelque chose de bestial. Mais, après tout, par l'importance du sang bleu, il y a cette lutte continuelle de l'élite à vouloir arranger les unions. L'aristocratie est une affaire d'héritages que l'on ne remet que rarement en question.
L'ouverture dans ce texte est plus qu'étrange - et c'était voulu. Nous avons un dialogue en style théâtral : 
- C'est ce que j'étais avant. 
- Tu étais quoi ?
- Du silence.
- Quand ? 
- Avant.
 Dans le jargon, on appelle ça un début in media res : on entre en plein milieu d'une action, ici d'un dialogue. Ce qui déroute, c'est l'absence de nom. Il n'y aucune indication sur l'origine des personnages. En tout cas, ils sont deux. Nous avons celui qui, avant, était du silence, et l'autre qui questionne. Comme, par la suite, la narration reprend par "C'est ce que j'ai répondu, je ne voulais pas parler d'avantage", nous comprenons que le personnage principal qui vit dans la société d'élite était, avant tout, un être de silence.

Cela peut paraître compliqué mais, dès les premiers mots, des enjeux sont posés. Celui qui vient questionner, et qui interrogera sans cesse le membre du cercle d'élite jusqu'à le harceler véritablement, est un intrus. Il a pénétré dans le manoir, il scrute les moindres actions, et les commente. Qui est-il ? Quelqu'un qui est arrivé ici par hasard. Du coup, il peut aussi bien être le lecteur que l'auteur. Ce lecteur qui, d'ailleurs, notera des fautes d'orthographe que le personnage ne peut pas comprendre (même si, en fait, ce sont des jeux de mots salaces).
En fait, avant même que l'on lise ou que l'on écrive, tous les potentiels sont possibles. Avant que je me mette à l'ouvrage, tous les éléments étaient dispersés pour que je puisse créer ce texte. Avec la venue de l'auteur et du lecteur, les êtres de silence de cette société ne sont plus ce qu'ils étaient, leur aristocratie se trouve bouleversée. Et quand vient l'intrus est questionnée toute l'existence que l'on croyait acquise.

L'érotisme dévoilé dans le texte signale l'opulence. Puisqu'ils ont tout, ils peuvent se permettre de se laisser aller dans une sorte d'esthétique dérangeante. Seulement, au-delà d'un débat entre deux êtres différents, il y a un questionnement sur les idées. L'homme du cercle aristocrate a sa vision de la vie, l'intrus en a une autre qui contredit les dogmes des élites. Plus le texte avance, plus ce débat semble absurde et inutile. Pourquoi perdre sa vie à désigner ce que l'on fait naturellement ? 
Les petits malins me répondraient : "Eh toi, pourquoi t'as passé du temps à écrire ça alors ?". Je réagis à cela : en dehors de l'opposition entre les deux protagonistes, il y a une esthétique nouvelle qui se dégage. Alors que l'intrus pointe du doigt les incohérences des habitants du manoir, l'homme issu de ce cercle apprend à voir autre chose. Et s'il était silence avant, s'il n'avait aucune conscience, il s'avère que sa pensée se trouve réveillée par l'arrivée de cet "autre" qui enseigne la tromperie de Blanche et qui signale que, finalement, tout n'est ni blanc ni noir, mais multicolore.
Cette conclusion, loin de donner crédit à l'existentialisme et aux discussions à rallonge, coupe court à tout débat. A quoi bon commenter les philosophes ? Chacun aura son avis sur la question. Comme l'a dit Camus en une phrase que j'aime citer : "C'est vivre qu'il faudrait."


J'en viens à parler du troisième personnage : Blanche. Elle est une figure, une déesse aussi. Mais derrière cela, il n'y a finalement qu'un être humain, une idée, un souhait. Elle semble distante car, depuis trop longtemps, son mode de vie est suivi sans que l'extérieur soit accueilli. Derrière toute spiritualité se trouve des hommes et des femmes, un projet. Initialement, l'intention de Blanche, expliquée dans son monologue conclusif, était louable : ne pas se poser de questions, se laisser porter. Mais, là, nous tombons dans le silence, dans l'éternité. Or, seul les morts sont éternels. D'ailleurs, si l'intrus n'en avait pas parlé, le membre de l'élite n'aurait pas eu conscience du temps. L'entrée de cet intrus ramène l'être perdu dans le manoir à sa réelle essence. Comme le dit si bien Montaigne, pour dénoncer ceux qui se perdent à vouloir se hisser au dessus des autres par le bénéfice de l'esprit : "On n'est jamais mieux assis que sur son cul."
Puisque le temps s'infiltre désormais au sein du cercle, il fallait donc que cette utopie s'effrite et s'écroule, comme toute les utopies, que ce soit celle de Giono dans Que ma joie demeure ou de Huysmans dans A rebours. D'ailleurs, le personnage de Des Esseintes, aristocrate et esthète convaincu d'être infiniment supérieur, m'a aussi inspiré ce texte. J'adore ce personnage, car il réunit en lui tout ce qui me dérange dans l'élitisme exacerbé.


Les idées poétiques n'ont pas plus d'explications que cela, hormis l'objectif d'interroger l'être et le fait de vivre à travers autrui. Les différentes salles me sont venues au fur et à mesure. Comme les personnages, je me laissais aller dans les couloirs, j'imaginais petit à petit. Au départ, je ne savais pas où ça allait me mener. On notera dans la salle aux miroirs la reprise d'éléments de vers du poème "Emportez-moi" de Henry Michaux : l'haleine, la troupe exténuée et le fait d'être emporté au creux des os évoquent ce mouvement étrange emprunté dans le poème. Le songe de l'intrus, qui correspond à la visite que Blanche lui accorde, ne sont en fait que des scènes que je voulais écrire depuis longtemps : le paysage désertique arabe et la caravane des bardes à la place du marché.

Ce passage de salle en salle montre aussi une quête du personnage : il va chercher par tous les moyens à ressentir des choses sans pouvoir revenir à son état initial.
La remise à zéro que le membre du cercle et l'intrus effectuent a été forcée. En fait, j'avais eu une fulgurance pour un monologue de l'intrus, je l'ai écrit un soir, presque automatiquement. Seulement, les idées se sont mélangées entre ce que j'avais déjà écrit et ce que j'allais écrire. Il m'a fallu tout réorganiser au niveau des dialogues. Mais ce nouveau départ se justifie : ce texte est différent des autres, il est dense, singulier, ce "reset" permet également au lecteur de souffler un peu et de clarifier les choses. Aussi, si on a lu le départ selon l'intérieur, on lit ici le départ selon quelqu'un de l'extérieur. Cela permet de fermer la boucle. Et ce n'est pas anodin si, après ce moment, le membre du cercle se trouve dans le "Renversé". Cela signifie que les choses vont se dénouer.
De manière générale, si quelques "scènes" ont été écrites indépendamment, j'ai pris soin de créer une cohérence. Il n'y a pas de hasard après coup. J'ai écrit quelques éléments qui me sont venus soudainement, mais, ensuite, j'ai plié ces éléments selon ce que je voulais en faire. 


Finalement, Blanche obscure apparaît comme une dénonciation. Mais ce n'est qu'un prétexte en fait. Ce qui m'a le plus impliqué, c'est tout ce que ce manoir bizarre pouvait me permettre en possibilités poétiques. La marche qu'effectue le membre du cercle autour de lui-même, par exemple, a été un réel plaisir à écrire. Pouvoir rendre hommage au poème de Michaux, c'était un désir que j'avais en moi depuis mes 16 ans ! Donc, oui, j'y ai étalé mon aversion concernant l'élitisme qui enferme les personnes dans un ensemble de préjugés, qui les coince dans des discussions sans jamais agir, comme Des Esseintes qui, à défaut de pouvoir changer le monde selon ses caprices, s'en détourne pour créer son propre univers. Mais si vraiment mon intention était de ne proposer qu'une critique, j'aurais fait un essai ou un pamphlet. Or, ce qui prime, c'est l'envie d'écrire et de proposer quelque chose que l'on s'imagine, que l'on se figure. En somme, le projet véritable, c'est la poésie dans une prose qui emprunte au théâtre.
Ceci a donc permis de produire une fresque riche en émotions, et qui pose des questions qui nous interroge. Qui suis-je ? Pourquoi je ne me sens pas "moi" ? Ceci est mis en avant dans la scène de la spirale : le personnage marche autour de lui tout en s'éloignant, comme parfois nous ressentons un conflit entre ce que nous pensons être et ce que nous vivons.
Finalement, l'être se trouve dans un réseau. Seul, il n'existe pas - ou tout du moins, on ignore son existence.

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