mercredi 9 octobre 2013

Explication de texte : La Boîte de Jazz

Photo prise durant une représentation théâtrale aux côtés de mon frère.

 Bonjour à tous, bloggers ! 

Encore une fois, on plonge ici dans un très gros morceau : non seulement c'est un texte théâtral (ce qui était un défi pour moi parce que j'en ai lu et parce que j'ai fait du théâtre), mais, en plus, il est plutôt long.
Autant vous le dire tout de suite : j'ai commencé avec une première scène pour concevoir les personnages, et je me suis ensuite laissé porter. C'est pour quoi on peut avoir cette impression d'inégalité entre les scènes. Je le dis sincèrement : j'ai écrit comme ça me venait, puis j'ai construit.


Si j'ai pu lire, durant mon cursus scolaire, plusieurs pièces françaises, étrangères ou antiques, c'est véritablement le théâtre russe qui m'a amené à écrire ce texte. En fait, l'Ivanov de Tchékov mettant en scène des personnages désabusés et alcooliques, ça m'a plutôt plu, et la référence à ce type d'ouvrages est directement insérée dans le texte. De plus, depuis des années, je traînais cette idée de "boîte de Jazz" : un lieu mal fréquenté, sale, où l'on peut y écouter cette musique initialement marginale.
Cependant, je souhaitais placer une situation sommaire et banale. Il n'y a ici rien d'exceptionnel, "l'objet est l'homme". Je le conçois, les hommes présentés ici avec Arnaud et Gaëtan sont particuliers : ce sont des personnes qui vont de boulots en boulots, ils n'ont plus rien, ils sont criblés de dettes, et ils parlent de tout et de rien. La première scène ne transgresse pas les règles du théâtre, c'est l'exposition : on y découvre les protagonistes (l'un relativement posé, l'autre fougueux et crade), et, surtout, le ton que je voulais direct mais pas dénué de poésie. Ils parlent, mais Gaëtan semble vouloir couper court : l'existentialisme le gonfle, il est dans l'instant, et l'instant est dans l'instinct. En même temps, j'ai rendu Arnaud difficilement supportable : il cherche beaucoup trop l'esthétisme, il en devient risible.
Je voulais un tableau d'êtres en frontière, c'est à dire à la fois particuliers et insignifiants. Par cela se crée une curiosité : pourquoi sont-ils comme cela ?

La deuxième scène permet de creuser plus en profondeur le caractères des deux amis. La seule avancée de l'intrigue est dans la vente de la maison d'Arnaud. Celui-ci compte alors emménager chez Gaëtan. On plonge aussi dans la thématique de la vacuité qui sera reprise ensuite, et qui semble coller à Gaëtan : il fuit, tandis qu'Arnaud cherche.


Influencé par les élections présidentielles de 2012, j'ai réfléchi à la troisième scène tout en pensant à l'évolution de l'action. Si Arnaud rencontre finalement quelqu'un, ceci permet de mieux définir le personnage de Gaëtan qui ne semble absolument pas supporter les niaiseries de l'amour qu'il ne connait que trop. Il ridiculise la posture d'Arnaud, et ceci est aussi un regard amusé vers mes propres textes sentimentaux : trop d'esthétique de la muse tue la poésie. Même si j'apprécie ce style d'écriture, je suis conscient de ses limites.
Je parlais de présidentielles. En fait, j'ai eu l'envie de souligner les travers des débats par rapport à cette photographie du président qui regarde sa montre à l'envers. La question posée dans le texte ne se veut pas extrêmement profonde : "Un homme politique doit être avant tout homme ou politicien ?" Cela montre que nous sommes prêts à débattre pour n'importe quoi : si on répondait à cette question, quel en serait l'intérêt ? Si on échange nos avis, qu'est-ce que cela va changer ? Si quelques débats sont essentiels et font avancer les choses, nombreux sont ceux qui demeurent stériles.

Face à la quatrième scène, j'avais eu un fameux blocage. Du coup, j'ai repris l'écriture en forçant : cette partie ouvre sur une remarque de Gaëtan sans aucun enrobage, sans entrée ni didascalie. Du point de vue de l'action, on apprend qu'Arnaud s'installe peu à peu avec Noémie et que Gaëtan souhaite chercher du travail.
On remarque que, souvent, les personnages hèlent au bar : jamais ils ne se lèveront pour y aller. Le bar est un lieu qu'on atteint pas. C'est l'extérieur du manoir de "Blanche obscure" : si on y parvient, c'est pour une raison précise. Aussi, c'est auprès de ce bar que l'on pose les questions : les personnes là-bas sont omniscientes et extérieures à l'instance des protagonistes.
Cette scène plonge une nouvelle fois dans des considérations sur l'existence. Si celles-ci semblent superflues, ce n'est qu'en apparence parce que les éléments du texte seront réinvestis ensuite.
J'ai aussi joué avec les éléments du théâtre : des jeux sur les mots, une envie de créer du comique, mais aussi de donner à Gaëtan le relief d'un personnage qui ébrèche le quatrième mur sans le briser totalement. C'est un fanfaron qui prend tout avec distance... Mais aussi avec intelligence. Et la manière dont il a de reprendre les idées sur le souhait réalisé d'un coup vient déstabiliser Arnaud qui propose un job par piston.
Comme le signale le court monologue d'Arnaud : Gaëtan n'est pas si superficiel que cela...


Avant de me lancer dans la cinquième scène, j'avais relu tout ce que j'avais écrit. Je trouvais que Gaëtan perdait en puissance, qu'il avait réellement basculé vers quelque chose de plus complexe et torturé. Ce n'est qu'à ce moment que j'ai imaginé son passé, son vécu, jusque là je n'avais qu'une ébauche très succincte. Aussi, puisqu'il s'était changé peu à peu durant l'écriture, j'ai pris le parti d'amorcer encore plus sa métamorphose : il vient avec Arnaud en plein milieu d'un dialogue, il semble très contrarié.
D'ailleurs, malgré son refus des réflexions, sa première prise de parole est existentialiste : "je vis de rien, je me défais de tout."
La tournure empruntée est celle d'un être destitué et désespéré. S'il refuse les débats, c'est qu'il n'en voit pas l'utilité. S'il tourne le dos à l'existence, s'il ne vit que d'instants en instants sans emprise sur le temps, c'est qu'en lui-même il s'en est défait : "Avant est mort, demain n'est rien, qu'ils diraient." La pique contre ce "ils" qui représente les savants est présente, mais bien moins assassine. Pour quelles raisons vit-il sans attache ? C'est ce qui est expliqué dans cette scène, et qui peut se résumer dans cette phrase qu'il énonce : "Je ne suis pas un clown, juste un homme qui ne veut ni regret, ni peine." Dans le mot "clown" se retrouve, d'ailleurs, l'aspect du jeu de scène et l'ambiguïté du personnage qui seront soulignés lorsqu'il affirme : "On joue."
Tous deux savent que rien ne demeure. Alors qu'Arnaud souhaite le calme simple de la tranquillité, de la construction et de la jouissance, Gaëtan ne veut que fuir, et jamais s'attacher.


La sixième scène est un des moments cruciaux : l'émergence de Gaëtan. Celle-ci n'était pas forcément prévue dans cette forme-ci. Baser l'ensemble de cet instant sur le Shine on you Crazy Diamond et le Have a cigar des Pink Floyd s'est fait par hasard. Je cherchais à découvrir ce groupe, j'ai été scié par Shine on you. Dès la première écoute, j'ai voulu écrire sous son emprise. 
Pour l'anecdote, j'avais passé ma soirée à travailler sur cette scène la veille d'un partiel de littérature comparée sur la nostalgie. C'était le cours qui m'avait fait lire la pièce de Tchékov, base de ce texte. J'étais convaincu que l'examen avait lieu l'après-midi, alors j'ai écrit. J'ai été réveillé à 8h30 par un sms : j'avais raté le départ du partiel.

Dans cette scène, il est question du rapport que Gaëtan a eu avec la vie et, surtout, la mort. Le titre des Pink Floyd a été conçu après la mort d'un des leaders du groupe. Il en est aussi question ici. Gaëtan s'est attaché, il a vécu quelque chose de fort, il était dans la lumière. Une fois étouffé, le plaisir pur et simple, ou l'instant qui semblait suspendu, est mort ; l'ombre s'est abattue. Le diamant fou, comme toute beauté, se ternit à un moment avant de disparaître.
Et si l'on tente de convoquer à nouveau les éléments de l'instant chéri, on a là qu'une substitution, qu'une illusion. Le vin n'aura jamais le même goût. Après le cigare, on a plus la même odeur dans le nez. Suite à l'évanouissement, il y a un nouvel instant, différent.
Alors que cette conclusion pourrait sembler terrible, elle amène à un optimisme limpide. Gaëtan exulte, crie de joie face à Arnaud qui reste compréhensif. 
S'il a toujours fui, Gaëtan s'est retrouvé : il voit l'accès au bar.


Scène sept, grand finale. Si nous avions eu du Blues, du Rythm'n Blues et du Rythm'n Poetry de l'ancienne école, nous plongeons dans le passé d'Arnaud teinté de Blues Rock et d'Heavy Metal. C'est à son tour de peser les choses, de considérer sa vie. Face à la fulgurance qu'a eue Gaëtan, il prend peur et se demande s'il n'est pas passé à côté de son existence, s'il n'a pas raté son moment de grâce. Arnaud a un rapport intime avec la musique, c'est ce qui le relie à ce qu'il a vécu. 
Il en vient à penser que Gaëtan a connu cette union que l'on ressent en soi, cette communion de l'être et du temps. De fait, il lui semble avoir goûté à cela par la musique.
Cela vient d'une idée qui m'est chère : l'art apporte à l'être une marque sur les souvenirs. Une note, des mots, une peinture et bien d'autres choses nous relient aux moments où nous étions à contempler cette œuvre. Lorsque l'on observe attentivement un objet artistique se joue une méditation : l'être s'inscrit dans le présent, dans la sensibilité instantanée, et se situe dans la course des jours.
Comme cette pensée m'est chère, je l'ai illustrée par de la musique qui me touche particulièrement : le Blues Rock, avec le Mississipi Queen de Mountain, le Heavy Metal des années 80, le Doom Metal, lent et saisissant, le Stoner qui emprunte au Doom et au Rock psychédélique, le Thrash Metal, vif et puissant. En somme, un Blues varié - car tous ces styles sont des petits enfants de cette musique. Sachez que les liens proposés ne sont pas représentatifs du genre qu'ils évoquent. Il y a une véritable variété, et je serai ravi de partager d'autres groupes, ou de vous conseiller le site lastfm afin de découvrir d'autres musiques.


Arnaud, comme Gaëtan, a connu un moment qui l'a profondément marqué, qui a joué dans la constitution de son être. Ils se situent dans la veine d'Olivier Molinier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide : après le plaisir connu par une tendre liaison, il tente de se suicider, convaincu qu'il n'y aurait rien de plus beau. Seulement, je souhaitais montrer que, dans la vie, même si on pense avoir trouvé, il faut chercher encore. En somme, ce texte est optimiste et dépeint un rapport particulier à la vie qui sera développé ensuite dans la "Constellation de la Vie et de la Mort".
"L'art nous donne cet instant de vie / Sous toutes ses formes / Jusqu'à la mort."
Et l'art est dans la vie même.

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