samedi 23 novembre 2013

Explication de texte : Danse-Mort

Le temple d'Apollon à Delphes, sur lequel se trouvait l'inscription "Gnothi seauton" ou "connais-toi toi-même"


Bonne journée à tout le monde !

Après le "Triptyque" et l'écriture de "Nuit", j'ai eu un passage à vide expliqué dans "Recherche" : je cherchais ce sur quoi je pourrais écrire. Un jour que j'allais faire des courses, je repensais à mon premier recueil, qui commençait avec une idée de "Marche-ombre", c'est à dire celui qui foule les ténèbres en quête de quelque chose. Je voulais reprendre quelque chose de ce type, mais selon les derniers textes écrits. Comme le thème de la vie et de la mort émergeaient peu à peu, j'ai pensé à "Danse-Mort", dans une idée de "voir la mort en face, et l'accepter enfin".
A côté de ça, j'ai voulu rendre quelque chose de proche du genre de l'essai en restant le plus léger possible. J'ai adapté mes habitudes d'écriture à cette approche différente. Du coup, je me suis inspiré de plusieurs textes, tels que l’Éloge de la Folie d’Érasme, les Pensées de Blaise Pascal, le De Rerum Natura de Lucrèce ou les Essais de Montaigne.


Le texte débute ainsi sur une considération du temps, base de toute pensée autour de la vie et de la mort. Cela permet de dégager l'idée de subjectivité qui sera observée par la suite. En premier lieu, cette idée de base amène à la mort. Le rapport entre l'homme et la mort constitue la base de toute religion et toute spiritualité, car il touche l'essence même du mystère de l'existence. Pour progresser dans la réflexion, j'invite le lecteur à plonger dans une ambiance antique. A la manière de certaines de mes lectures, je pose le décor de façon significative autant que je me situe dans un réseau de penseurs - en aucun cas je ne me compare à eux, simplement j'affirme m'inspirer de leurs travaux. Je mets ainsi en avant Hésiode, qui a inspiré Virgile. Diogène, lui, est cité parce que je trouve le personnage formidable - même si son image a été modifiée par l'histoire. Planter un tel environnement, qui semble lointain pour nous, me permet la fantaisie d'imaginer les philosophes au centre d'une arène dans laquelle s'opposent leurs concepts. Mais cette véhémence dans la défense des idées, elle, peut toujours se retrouver aujourd'hui. Les pensées traversent le temps : elles se trouvent d'ailleurs modifiées par d'autres pensées qui se sont développées ailleurs, sans que le cœur méditerranéen de l'Antiquité n'en sache quoi que ce soit. Je parle ici des sagesses orientales. Parce que si Socrate a défini le "connais-toi toi-même" dans l'idée que l'esprit n'est pas inatteignable mais au sein de l'être, cette pensée a aussi émergé du côté de l'Inde auprès du bouddhisme.

J'ai souhaité symboliser la violence de la défense des concepts par l'idée d'orage de guerre. Souvent s'échauffent les esprits quand il y a discorde. Du coup, en jugeant bien défendre les dieux que l'on dit servir - sachant que toutes religions incitent à la paix et à l'union des hommes -, on se trompe lorsqu'on fait couler le sang des "hérétiques". Comme l'affirme Érasme par le biais de la Folie, ce qui est sage aux yeux des hommes est folie aux yeux des dieux. C'est cette idée que je reprends ici : la guerre servirait à défendre la paix ? Ici se trouve "l'impardonnable meurtre".

En effet, peu importent les conceptions autour de la vie et de la mort, le temps agit. Bien au-delà de tous les concepts que l'on peut concevoir, il y a l'action du temps. Rien ne sert de chercher à définir ce qui se joue, il vaut mieux ressentir ce flot au fond de soi, s'unir au temps et à la vie. Se savoir mourant pour évacuer la peur que notre existence nous impose parfois. De fait, par cette idée, je questionne les pratiques visant à payer son pardon. La monnaie est bien quelque chose qui ne dure pas : elle n'a aucune valeur selon les lieux où l'on se trouve. La conscience de soi ne se paie pas : nous l'avons en nous, il faut seulement s'habituer à la voir à nouveau.


Je le rappelle ensuite par une personnification des dieux : les religions sont avant tout un ciment de l'ordre, pour que perdure la chaîne des hommes et qu'elle "embrasse l'éternité". Seulement, au lieu de ça, il y a des confits de dogmes (tuer pour "la forme d'un chapeau" est issu des Pensées de Pascal et illustre le fait qu'une interprétation différente d'une croyance peut amener à tuer son prochain) et d'intérêts. Par ces conflits d'intérêts, j'entends la jalousie et l'envie. Mais, comme la monnaie, cela peut n'avoir aucun sens : ce qui est richesse dans un pays ne répond pas aux mêmes critères ailleurs. Ceci conduit à un constat : en dehors de toutes nos différences de conceptions du monde, il ne reste que cette loi du changement. Il n'y a aucune vérité unique, et toutes les spiritualités convergent en l'idée que rien ne demeure. On pourrait ainsi citer des paroles du titre What if... de Control Denied (déjà cité pour le texte "Death Met All") :
"What if when they saw burning stars
They thought it was a gift from beyond far

Look close between the lines
Beyond what you believe to be real
Are they just theories of time"
Je les comprends dans l'idée qu'au-delà de ce qui semble vrai, il n'y a que des pensées autour du temps.

Pour illustrer encore une fois les luttes entre les hommes, je fais le lien entre l'art et la spiritualité. Comme pour les écoles philosophiques ou le rapport à la foi, l'art a apporté son lot de conflits, et l'on a condamné des œuvres et des ensembles de techniques parce qu'elles servaient, soit disant, de mauvaises intentions. Seulement, il se trouve un gouffre entre les enseignements spirituels ou les médias culturels et artistiques et leur compréhension. Il faut savoir s'ouvrir aux autres.
D'autant que, à l'instar des dieux sur lesquels reposent la foi, les éléments constitutifs des arts n'attendaient pas autant d'opposition. En fait, entre ces éléments constitutifs (de l'art ou de la spiritualité) et leurs utilisations, il y a un fossé qui éloigne les hommes de leur essence. L'essence d'êtres diffus, naissants et mourants tout à la fois, inscrits dans l'intégralité d'un réseau d'interdépendances.


Ce texte pourrait être résumé en peu de mots : au-delà de nous-mêmes et des croyances, au-delà des concepts, il y a le temps et notre quête de conscience. Pour les bouddhistes, la vérité n'est pas univoque, elle est dans l'ensemble des pensées. Ce que cela signifie, à mon sens, c'est que chaque homme intègre son idée de l'action du temps. Et lorsque Gandhi a affirmé qu'il aimait le Christ mais n'appréciait pas les chrétiens, c'est justement dû au fait que certains se sont appropriés le message de Christ pour de mauvaises raisons et l'ont avancé comme vérité absolue. Si le bouddhisme ne s'affirme jamais, si un bouddhiste ne se dira jamais bouddhiste, c'est justement dans ce but de compassion, d'ouverture et de compréhension. S'affirmer, se revendiquer, c'est s'enfermer dans son égo. Avancer, méditer, comprendre et observer (ce que proposent toutes les spiritualités dans leur essence) situent l'homme dans sa pureté : il n'est pas seul, il n'est pas éternel.

Les parties qui suivent dans le texte sont quelques ajouts que j'ai joints au "Danse-Mort" originel. Le premier morceau répond à l'idée de cruauté de la mort. Je ne sais pas quoi penser face à ça. Sans parler de ce qui est inconnu, j'espère que la personne éteinte a profité de sa vie. L'agnosticisme invite à ne pas considérer ce qui n'est pas de notre ressort : il ne refuse pas l'existence de divinités, mais soutient que prouver leur existence ne dépend pas de nous. On peut ainsi généraliser cela : pourquoi s'arracher les cheveux à vouloir maîtriser ce qui ne dépend pas de nous ? Si tu ne peux rien faire pour arranger une chose, ne te hais pas de ne pas pouvoir agir. Mais ne te range pas dans cette idée pour ne rien faire. C'est aussi pour cela que j'ai du mal avec l'élitisme : il considère souvent, se plaint, mais agit peu (je rappelle le personnage de des Esseintes, mais aussi tous les débats stériles qui n'avancent à rien). Comme dit Pascal, il faut trouver le point, l'équilibre.


A partir de ce "point" avancé par Pascal, j'ai poursuivi avec un lien entre l'art et la vie, en commençant par deux acceptions : l'art est inutile, pourtant on dit que l'art embrasse le mieux l'existence... L'existence serait-elle inutile ? J'analyse cette question. Ce n'est pas que la vie est inutile, c'est qu'elle est, tout simplement.
Je souhaiterais aussi ajouter, dans cet article, d'autres pistes au lien entre l'art et la vie. L'art est dans l'émotion. La vie est-elle différente de cela ? Nous travaillons pour gagner notre vie, cet argent permet de subvenir à nos besoins. En dehors de ce paradigme, nous cherchons à améliorer notre confort, à vivre des expériences que ce soit pas le voyage, le divertissement, le sport - en somme par toutes les actions extra-professionnelles. Au-delà des besoins primordiaux, nous cherchons à ressentir l'émotion du plaisir et de la joie. La vie ne se trouve que dans cette idée d'émotion, elle nous conduit, elle nous guide. L'art répond ainsi à la vie par le simple fait d'être. Et être humain, c'est ressentir ce temps, saisir les délices fuyants.

Ces idées invitent à lâcher prise : oui, il arrive que parfois les choses nous dépassent, et l'on souffre. Mais on peut aussi, par la promesse du temps et de ses transitions, parvenir à agir à son échelle, ou bien à construire quelque chose avec l'aide des autres. Se souder, agir en solidarité. Nous ne sommes pas seuls dans nos peines et nos joies. Je voulais que ce texte, ainsi que tout le recueil, apporte cette clarté au lecteur. Accueillir la mort et le fait que rien ne demeure peut nous mettre le dos au mur, mais elle nous apporte la conscience de la chaîne des éléments de l'univers et le fait que, sous cette vérité implacable du temps, se trouvent toute une multitude représentée par les hommes. Au-delà de nos différences, nous vivons.

2 commentaires:

  1. Et bin moi c'est ce que j'ai fais ! J'ai pris un bon thé en lisant ton article ! =]
    Et j'ai passé un bon moment ! C'est un morceau costaud encore mais je pense que ça vaut la peine de le faire. Ça peut rebuter les gens au premier abord, mais ils vont vite se rendre compte que c'est une clé pour mieux comprendre les textes !

    Et t'inquiète, ça va venir =)

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