mercredi 20 novembre 2013

Explication de textes : le Triptyque

 Dante et Virgile, par William Bouguerau

"Toi qui entres ici, oublie pour un temps le bon goût."

Bonjour, et oui un petit avertissement inspiré de l'Enfer de Dante pour cet article - tout du moins, pour le premier texte -  qui va se pencher sur le "Triptyque". Ils sont interdits aux mineurs, pour cause de violence. Le projet initial de ces textes était une narration de tortures, j'en avais deux en tête, je comptais en faire bien plus. Seulement, après un essai "pour se mettre dans le bain" qui rejette tout bon goût ainsi que les deux idées que j'avais, j'ai jugé qu'il était bon de s'arrêter là, parce que j'avais atteint quelque chose de convenable. Pour quelles raisons ? J'y reviendrai plus tard.


Commençons donc par le premier texte, "Mort brutale". Un tel titre évoque bien entendu le genre musical du Brutal Death Metal. En fait, l'idée d'une telle production me trottait dans la tête depuis quelques mois, du fait que j'avais découvert la musique Gestation of Worms de Odious Mortem. Je voulais faire quelque chose qui aille dans une débauche de violence, avec cette base de vers grouillants. De fait, ce texte commence par une phrase d'avertissement : "Violence gratuite". Avec ces deux mots, le lecteur sait qu'il va trouver quelque chose de délibérément crade.
En fait, "Mort brutale" est une critique de l'exhibition de l'ultra-violence, qui pour moi pourrit bon nombre de groupes de musique extrême. Je ne suis absolument pas adepte de paroles de musique qui ne veulent que du gore : on en arrive à un point où c'est trop, et c'en devient risible. N'importe quel exemple de présentation d'éviscérations à outrance (les films slashers) ou de contenu hyper sale (le genre du Goregrind en fait sa spécialité) montre qu'à un moment, passé le dégoût, on lâche parce qu'on y croit plus. C'est le propos même de ce texte : cette violence gratuite est tellement abondante qu'on plonge dans une parodie. La frontière est mince : plus on tire sur les cordes, plus tôt elles se brisent. Plus on grossit les traits, plus ils amusent. Avoir choisi le "tu" renforce cette parodie : il y a un tel recul entre ce que le lecteur vit et ce qu'il est invité à ressentir qu'il n'y croit pas. Je ne cherchais pas plus loin que l'imitation tournée au ridicule.


Avec le deuxième texte, "Le Rire de l'acacia", nous arrivons à quelque chose qui n'est pas gratuit. D'abord, j'explique mon choix : mon frère m'avait parlé une fois d'un type de torture dont il a eu vent sur un article du net, au hasard. Dans mon souvenir, elle consistait à laisser un homme à la limite de la vie, avec un sac en toile agrafé au bassin qui enveloppe les jambes. Quel intérêt à cela ? La torture est faite pour faire parler. Ici, j'ai choisi de ne pas me baser sur une vérité à faire avouer. J'ai préféré miser sur une forme de poésie.
J'ai conservé la touche des deux premiers mots : "Torture lente". Le texte est lent, il s'attache à des détails. Car c'est la seule chose qui reste à cet être mourant. Il ne détient que ses émotions qui s'évanouissent petit à petit. En fait, je souhaitais aussi profiter de ce texte pour avancer une esthétique du désert : elle se trouve en musique, dans l'OST de Final Fantasy VII avec Sandy Badlands, dans la musique du Spirit Temple (temple de l'esprit) de The Legend Of Zelda Ocarina Of Time (qui est ma musique de réveil depuis des années) ou bien dans la musique du temple du désert de Nier, ou encore dans le projet de Karl Sanders, membre du groupe Nile déjà cité pour son Death Metal typé égyptien, ou dans la musique Vaihayasa de Canvas Solaris. Je voulais réinvestir ce côté aride et solitaire que j'avais perçu dans des jeux vidéo ou à l'écoute de ces groupes. Mais, plus tard, j'ai retrouvé le thème du désert dans le Jail ou le His majesty the desert de Down ou dans l'interprétation par Charles Brutus McClay de Another Man done gone.
Pour débuter un tel texte, j'ai posé l'atmosphère suffocante et terrible : malgré la lumière et l'intensité de la clarté, tout est mort. L'ensemble du texte se concentre sur les sentiments du personnage : désespoir, malheur profond, fatigue extrême, retour de l'espérance puis déception intense et découverte progressive de l'horreur dans laquelle il se trouve. Alors que le premier texte était dans la parodie, ici le ton est sérieux, grave. La priorité se trouve dans la terreur et le jeu malsain de faire perdurer la vie sur un fil tendu : il n'y a aucun équilibre, il n'est ni vivant car inactif, ni mort car toujours conscient. De fait, la perte de sa conscience signifie la mort du personnage : lorsqu'il a assez de force pour lire et prendre conscience de sa situation, la folie s'empare de lui. Il se sentait mourant, on lui rend le bénéfice de l'espoir et de la volonté pour mieux qu'il saisisse la mort en face de lui - ou plutôt derrière lui - et qui semble se rire de lui. L'acacia représente cette force qui ne vient pas lui apporter le repos mérité.
Il meurt dans sa démence.


Lancé dans cette dynamique, j'en suis venu à la deuxième torture que j'avais à l'esprit : celle de la goutte d'eau. Elle répond aussi à une construction de la démence. La personne est attachée sur une table, et de l'eau s'écoule sans cesse sur son front, l'empêchant ainsi de se concentrer. Cette goutte rappelle à chaque fois l'endroit où le torturé se trouve. Aucune focalisation n'est possible, si ce n'est sur le moment présent loin d'être agréable. J'ai fait quelques modifications cependant : j'ai préféré que ce système soit, dans le texte, soumis à l'aléatoire du débit de la goutte, ce qui rend la chose encore plus insupportable car elle ramène le va-et-vient entre espoir et destruction.
En somme, "Le Rire de l'acacia" et "Goutte" jouent sur le même tableau. Mais ce dernier va plus loin dans l'idée d'existence et dans la définition de la vie avec, notamment, la présence physique du tortionnaire. Mais ce tortionnaire reste étrange : il est déguisé en un cadavre, mais la tendresse qu'il dégage le rend exquis. On retrouve une personnification du "cadavre exquis" en se basant sur le sens strict de ces mots. Normalement, un "cadavre exquis" est une écriture à plusieurs mains. Mais le paradoxe que contiennent ces mots rend l'atmosphère du texte encore plus floue. Est-ce un rêve ou une réalité, est-ce que le personnage se trouve dans un purgatoire nécessaire dans lequel il apprend ce qu'est la vie avant de mourir ? On ne sait pas - et, volontairement, je place ça sous silence. La fin parle de rêve atroce, mais le torturé a-t-il vraiment vécu tout cela ? Dans tous les cas, il meurt.
Nous restons dans cette vie sur le fil : tout empêche le personnage d'avoir un sentiment de s'en sortir. J'ai voulu que cela se trouve ressenti durant la lecture avec cette phrase : "Une goutte d'eau tombe et s'abat sur son front." En fait, le cadavre exquis apparaît alors comme un maître qui enseigne une leçon de vie. Il ne faut pas prolonger l'instant plus que nécessaire : la sensation de l'eau sur le visage peut être appréciable, jouissive même, mais à répétition, dans une sensation d'éternité, ceci emprisonne dans les cages de la folie. Il faut avoir conscience de l'instant, et surtout conscience que l'instant va et meurt, comme l'ensemble des composantes de l'univers, dans un mouvement continu.

Ce texte, bien que placé sous le signe de la torture, dévoile une fois encore la puissance de vie, et le fait d'accepter la réalité sans se dissimuler derrière des illusions. Affronter le vide que le temps impose, mais, surtout, ne pas le provoquer. Les instants se succèdent, suivons ces notes, embrassons la symphonie de l'existence !


En commençant par "Mort brutale", je ne pensais pas que mon projet d'écriture de tortures m'emmène à ces trois textes qui forment un tout avec une structure progressive. Au fur et à mesure de l'écriture, les choses se définissaient. C'est pour cela qu'un premier jet de pastiche conduit, par une observation de la mort, à une définition de la vie. Dans le Livre tibétain de la Vie et de la Mort, Sogyal Rinpoché fait mention des "expériences de proximité avec la mort" qu'ont connu certaines personnes : après avoir subi un accident ou une maladie terrible, ils ont saisi la chance de la vie et, surtout, compris quelque chose à propos de l'existence. J'ai moi-même eu ce type de prise de conscience : hospitalisé à 16 ans pour ce qui semblait être une intoxication alimentaire, j'avais perdu 8 kg en une semaine. Déjà faible avant ce moment par des migraines et des crises de vomissements régulières, je me suis retrouvé faiblissant davantage, jour après jour. Sorti de l'hôpital, j'ai choisi de vivre intensément, de construire cette "puissance de vie", de saisir et d'être uni au temps. J'ai aussi saisi ma chance : je n'ai plus eu de vomissements, j'ai senti qu'il fallait que j'aille de l'avant. Bien sûr, je n'avais pas défini cela comme ça, mais j'avais au fond de moi cette émotion qui m'avait envahi,  cette même force qui me porte aujourd'hui.

C'est souvent par une proximité du vide que la vie apparaît dans une fulgurance - et il m'a fallu du temps, des écritures, des observations et des lectures pour mieux saisir ce feu nouveau que je ressentais. L'intérêt est de partager cette expérience de passage dans le vide et de transmettre cette émotion particulière au lecteur. Car ce "Tryptique" emprunte ce chemin des abysses à la lumière, qui sert aussi au "Monologue" avec le personnage qui sort du coma.
A l'issue de "Goutte", je ne voyais pas pourquoi aller plus loin dans le projet : j'avais trois textes qui avaient bouclé un ensemble d'idées.

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