lundi 3 mars 2014

Une production particulière...

Bonjour tout le monde !
 
Même si je traverse une phase très perturbée dans laquelle tout se bouscule, j'ai décidé de prendre du temps pour tenter autre chose. Disons que l'idée m'est venue soudainement, et du coup je me suis laissé un dimanche matin pour réaliser ce que j'avais en tête : un calligramme que voici.


Je vous préviens tout de suite, cet article est l'occasion de décrire une création et, ainsi, de voir comment peut se construire la poésie. Je vais expliquer comment j'ai procédé. Cela peut faire prétentieux, mais mon but n'est pas là du tout : je veux surtout montrer que, pour toute création, le hasard joue beaucoup. En fait, par les explications que je vais donner, je vais surtout signifier qu'on ne maîtrise pas tout. Et c'est ça qui rend l'écriture palpitante ;)


 Cela fait quelques temps que je butte sur quelques textes sur lesquels je travaille, mais j'avais des fragments de phrases que je voulais écrire. Puisque ça n'avait pas assez de consistance pour faire une prose poétique qui puisse assez me satisfaire, j'ai eu l'envie de les densifier par un corps, au sens propre du terme.
Je me suis jeté sur mon ordinateur, ai cherché ardemment une photographie de cette personne, de préférence avec des cheveux attachés, pour avoir le moins de traits possibles. Je voulais faire à la façon de Matisse sur certains de ses portraits : aller à l'essence du visage par le moins de lignes possibles.
Une fois l'image trouvée, j'ai ouvert Gimp, j'ai créé un nouveau calque, j'ai repassé sur ces fameux traits principaux. Quand j'avais ce que je voulais (forme de la tête, visage, silhouette des cheveux et contour du buste), j'ai viré le calque de la photographie originelle : je n'avais plus que les lignes, celles-là même que l'on voit ici remplacées par des mots.

Contrairement à ce que l'on peut croire, un calligramme ne s'improvise pas. De plus, j'ai préféré rentrer par le dessin avant d'écrire quoi que ce soit. C'est une expérience intéressante : qu'est-ce qui initie ce genre de mise en forme du texte ? Est-ce le texte qui induit de passer par le calligramme, ou les lignes d'un dessin qui inspirent les mots de la prose poétique ? 
Dans mon cas, c'est un mélange des deux : j'avais bien des idées de phrases, mais le dessin m'a permis de contenir mes idées, de les modifier et de les manipuler selon ce que donnent à voir ces lignes pures.
J'ai plaqué une feuille sur mon écran : précautionneusement, j'ai décalqué les lignes avec un crayon. Avec ce support physique sous les yeux, j'ai distingué des parties : yeux et sourcils droits et gauche / contour du visage / oreille / mèche de cheveux / forme de la coiffure / chignon / buste / bouche / nez. J'ai fait plusieurs essais pour voir si mes idées rentraient : pas forcément. J'ai modifié, tranché net parfois. Mais ce sur quoi je ne voulais pas transiger, c'était aussi bien la cohérence globale que le lien entre le texte et la ligne qu'il suit.
Ainsi, ce qui forme les yeux évoquent le regard, l'oreille prend vie avec un murmure, avec le sens de l'écoute, la bouche embrasse, souffle la promesse du vent, la forme du visage rappelle les sinuosités des collines, le trait du cou passe devant la ligne de l'épaule droite, une mèche s'envole au vent, des cheveux sont retenus non plus par un élastique, mais par des mots.

La phrase que j'avais en tête, en premier lieu, était celle-ci : "Les collines boisées m'évoquent les reliefs de ta silhouette, les courbes de ta grâce, les lignes de ta beauté". Seulement, c'était trop long, j'ai amputé. Le reste est venu face à l'image.
Il n'y a pas vraiment de sens dans lequel lire le calligramme. C'est pour cela que j'ai ajouté, sur le buste, la phrase "Dans les airs je trace des vers libres" qui, dans sa forme désordonnée, peut être lue comme "Dans les vers libres je trace des airs". Et l'on revient sur l'écoute par la chanson, l'on retourne auprès de l'oreille... D'autant que cette phrase signifie que, par mon écriture qui tend à la poésie, je cherche la musique.


Tout de même, je vais confier les phrases, pour vous éviter de tourner la tête dans tous les sens devant votre écran ;)

Le temps emporte une mèche...
Marchons, tenons-nous le long du chemin, par un sentier de mots...
Et je te murmure ces mots dans le creux de ton oreille.
Le temps nous entraîne, nous suivons le cours d'une vie commune. Tes cheveux, comme les instants, s'envolent... Retiens-les ! Notre amour soutient les moments contre le temps...
Et je te murmure ces mots dans le creux... de ton oreille.
Mes mots t'accompagnent.
Mes mots contournent le cercle dansant.
Mes mots s'emportent par l'orbite du regard.
Allons au sommet, marchons...
Le vent embrasse sous la promesse du vent, enlace les amants / Le vent embrasse, enlace les amants sous la promesse du vent.
Les collines boisées m'évoquent les reliefs de ta silhouette, les lignes de ta beauté...
Et je te murmure ces mots dans le creux de ton oreille.
Je parcours les aires, sillonne les terres. Tout va, tout / passe...
Mais tout se structure autour de ton portait. Vois ce que forment les mots, vois ton essence !
Dans les airs, je trace des vers libres.
Dans les vers libres, je trace des airs.


Vous l'avez remarqué, ça se répète pas mal avec le murmure dans le creux de l'oreille. En poésie, on aime bien les anaphores, on aime bien reprendre des phrases qui se lisent bien et qui sonnent juste. J'aime la douceur de cette phrase et, hasard du dessin, elle se trouve au croisement de trois passages. Du coup, on la relit, on retombe dessus. Comme je l'ai dit, ce calligramme admet plusieurs sens de marche et, parfois, quand on suit un chemin, on retombe sur ses pas.


Qu'est-ce que l'on peut retenir de tout cela ? S'il y a bien une intention initiale dans ce projet, celle-ci s'est vite trouvée dépassée par d'autres éléments : la place que permettent les lignes d'une part, les joies du hasard (la mèche qui vole au vent, je ne l'avais pas prévue avant de la voir en faisant le line) et, d'autre part, ce qui apparaît au fur et à mesure des tentatives et de la lecture finale. Si j'ai construit le texte dans une forme quasi-définitive après avoir eu le dessin, celui-ci a pris une autre dimension une fois que j'ai voulu relire le texte. Comme le dit très justement Borges dans sa nouvelle "L'Aleph" par la bouche d'un de ses personnages : "Je compris que le travail de poète n'était pas dans la poésie ; il était dans l'invention de motifs pour rendre la poésie admirable".
Qu'on le veuille ou non, s'il y a une part de volonté de la part d'un auteur, la plupart des effets et des "trucs qui font mouche" passent par la relecture, la redécouverte. Un premier regard permet de brasser largement la chose, une seconde approche plus approfondie amène à considérer des éléments que l'on n'avait pas soupçonnés. Cela touche aussi bien la personne qui reçoit que celui qui produit : il y a un aspect qui dépasse. Encore une fois, les joies du hasard.
Et c'est justement ça qui rend la création palpitante. Concevoir, revenir, redécouvrir, modifier.

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