vendredi 10 avril 2015

BONUS Le guide du Metal pour les non-initiés : Un détour près des français

 
Chuck Schuldiner, leader de Death, qui arbore un t-shirt du groupe français Sortilège, ou comment réunir deux groupes différents en une image !

 Bonjour à tous !

Quand on propose un guide musical, on est ravi d'avoir pu aligner ce qu'on voulait dire, d'avoir partagé ce qui nous tenait à cœur. Mais la musique, ça bouge, et les trouvailles s'accumulent lorsqu'on en est passionné : on cherche toujours d'autres surprises.
Il y a peu, j'ai fait la découverte de Starmania et, comme j'ai souhaité voir ce qu'il y avait derrière les interprètes, je suis tombé sur Renaud Hantson, lequel, à ma grande surprise, est un fer de lance du Metal français. Et pas des moindres : les albums de son groupe Satan Jokers sont surprenants.

En tout cas, il y a ici assez de choses pour me faire revenir sur le guide du Metal, et pour préciser le cas de l'histoire de ce genre en France. Pourquoi a-t-il eu du mal à percer ? Pour quelles raisons est-il souvent pensé que le Metal français n'est pas terrible ? Qu'en dire aujourd'hui, qu'en est-il de la scène Metal en France ? Toutes ces questions trouveront leurs propositions de réponses dans ce bonus.

Le Metal Hurlant, ça n'a pas pris...

"Le Metal est violent et inexpressif, et en France c'est juste nul"... Pardon ?

Le Metal en France, c'est avant tout une époque : les années 80. Remettons-nous dans le contexte : pas d'Internet, une communication qui, globalement, ne dépend que des journaux, magazines, radios et télévision, une difficulté de faire des concerts car les festivals, ce n'est pas forcément monnaie courante dans notre pays.
Grosso modo, on se retrouve dans une situation où les découvertes se font par des filtres :
- en premier, le filtre de la presse et des média.
Même spécialisés, ces média sont bridés par les lois du marché : il faut vendre, et du coup proposer des artistes qui font engranger du profit. Si un groupe n'a pas fonctionné dans son pays d'origine, on n'en parlera que très peu, même s'il est talentueux. Parler de Whiplash, Watchtower, Toxik à l'époque du Big 4 of Thrash, c'était impossible. Les trois cités n'étaient connus que par peu d'aficionados. En France, on connaissait Metallica, Iron Maiden et Black Sabbath, parce que c'était ce Metal en particulier qui faisait recette. C'était archi-connu, peu de risques là-dedans, les magazines spécialisés pouvaient les mettre en avant sans problème.
- en second, il y a le filtre de la disponibilité.
Chez un disquaire, également, le marché fait rage : mieux vaut proposer des albums qui vont se vendre. Dans ce cas, il faut parier sur les succès radio, les hits qui passent bien. Vous l'aurez compris, comme ça dépend entièrement du premier filtre, cela réduit les possibilités d'ouverture. Il existait bien des spécialistes avec des produits inédits et d'import, mais le tarif était salé.
De plus, question disponibilité, pour faire un concert, il faut aussi miser sur les bons chevaux qui vont remplir des salles. Pas question de faire venir de l'étranger des groupes talentueux mais peu connus, ça ne fera pas mouche. Encore une fois, il était préférable de parier sur des valeurs sûres.


Oui, Scorpions, c'est du Metal.

Tout cela se comprend : l'habitude d'aller fouiner sur le Net en quête de nouveautés, ça n'existait pas. Pendant longtemps, en matière de musique, il fallait surtout trouver son beurre dans ce qui était soumis par d'autres. Et à la radio, quelques fois, il y avait du Scorpions, du Extreme (enfin, seulement leur ballade), du Kiss.


 Ceci est une ballade de Socrpions, reprise façon Power Metal par Sonata Arctica. Beaucoup de groupes de Metal en font, c'est pas nouveau.

Parallèlement à ces filtres, un autre phénomène explique pour quoi le Metal n'a pas pris en France : la fierté culturelle française. Dis comme ça, ça ne vous évoque rien. Mais vous avez forcément entendu quelqu'un dans votre entourage dire : "Mais y en a marre de l'Amérique. On a des musiques d'amerloques, de la bouffe d'amerloques, on perd la culture française !" Et l'élite, elle, qui défend que ce qu'elle veut défendre, tant pis pour la diversité et la richesse, se saisit de ce discours pour étouffer ce qu'elle souhaite détruire (on y reviendra dans un article ultérieur).
En gros, le Heavy Metal, c'est l'invasion des anglo-saxons en France, et on n'aime pas ça.
Toutefois, durant cette période, il y a eu des tentatives pour rendre cette culture plus française, pour l'intégrer. Ainsi, la presse a souhaité franciser les termes : le Heavy Metal est devenu "Métal Hurlant". J'aime bien cette traduction, même si le Metal ne hurle pas forcément, mais on sent l'idée de puissance, de hargne.
Seulement, ce terme ne permet pas à lui seul de rallier une communauté Metal franchement balbutiante. La terminologie n'est pas fixée, on ne connaît qu'une poignée de groupes, on ne voit le Metal que par ce qui passe à la télé ou dans les magazines... Comment se reconnaître avec aussi peu d'éléments ? Il n'y avait pas de culture Metal propre.
J'ai plusieurs fois discuté avec des personnes qui ont vécu cette période : ils ont adoré les Metallica et Iron Maiden. De mon côté, j'ai découvert ces groupes très tard (5-6 ans après mes premiers pas dans le Metal) et je ne les ai pas forcément appréciés à leur juste valeur. Parce qu'Internet m'a permis de découvrir énormément de groupes. Ce qui pour eux était unique et sensationnel était pour moi fade, car passé sous la broyeuse de groupes qui se sont inspirés des grands pour proposer autre chose, avec un relief différent. Si Iron Maiden est culte, je lui préfère un Saxon, Raven ou Heavy Load. Quand je propose ces groupes à ces personnes issus des années 80 du Metal, ils disent : "Je connaissais pas du tout, mais c'est pas mal."


Aujourd'hui, le Metal est admis plus qu'avant, car Internet brise les frontières et permet de s'affranchir des filtres annoncés plus tôt. La culture Metal s'est organisée : il y a plus de groupes, plus de festivals, les personnes sont au courant des sorties et des événements, ils se retrouvent et se rassemblent, discutent et, de fait, interrogent. Le Metal a désormais un recul sur lui-même, ce qui lui permet d'être plus riche, plus à même de toucher une grande variété de personnes.



Mais pourquoi le Metal français, même aujourd'hui, ça a du mal à être mis en avant ?

Entendons-nous là-dessus tout de suite : des groupes français ont percé, même dans les années 80. Trust a fait sensation, Vulcain est considéré comme le Mötorhead français, Gojira, plus actuel, fait partie des noms reconnus de la scène du Progressive Death Metal. Seulement, plusieurs facteurs gênent la scène Metal chez nous.
Je l'ai déjà dit, mais les média, ça fait rage. Leur pouvoir permet de hisser ou de tuer n'importe quel créateur. Le Metal en France n'est pas mis en avant, même de nos jours. Si quelques radios Metal tentent de faire du bon boulot, leur zone d'influence reste restreinte. Les labels, eux, ne prennent pas de risque : on n'est pas en Norvège, Suède ou Finlande, le Metal n'est pas une musique admise par la majorité. Attention toutefois : dans les pays scandinaves, le Metal n'est pas non plus la musique nationale, mais elle est bien plus admise que chez nous, puisqu'il y a même un groupe de Metal pour enfants avec Hevisaurus.


Le Metal se heurte, forcément, aux associations de défense qui ne comprennent rien et apprécient les amalgames. Famille de France etc, bref, tout ce qui veut façonner la culture selon une image et penser à votre place, c'est le même combat : leurs consignes sont à jeter. Ils sont dans une logique de bannissement : l'artiste de Burzum a fait de la prison et a fait des crimes, tous les Metalheads sont des criminels. Le chanteur de Deicide se dit sataniste : tout le Metal est satanique.
Des raccourcis immondes et qui n'ont aucun intérêt. Ils seraient les premiers à bannir des initiatives comme Hevisaurus qui appellent à la tolérance d'un genre.
Ce sont ces mêmes personnes qui bannissent le Hellfest sous prétexte qu'il y a "Hell" dans le nom. Ceci n'a rien d'intelligent : il suffit d'un simple regard neutre pour comprendre ce qu'il se passe. Les amateurs viennent écouter la musique qui leur plaît, effectuent des danses propres au style (pogo, mosh pit, headbang), le tout étant coordonné par une sécurité en deux temps : celle des personnels d'une part, celle de la culture d'autre part qui veut que, si un Metalhead tombe, tu le relèves aussitôt. Aucun rituel satanique, aucun sacrifice de je-ne-sais-quoi, juste un rassemblement populaire.
Mais cette idée a du mal à passer. Et lorsque l'on voit que même M6 en 2013 a stigmatisé le Metal, on se dit que le chemin de la tolérance n'est pas entièrement parcouru.


Toutefois, je me permets de dire qu'ils n'ont pas tout à fait tort concernant le bruit : Metal ou pas, les nuisances sonores sont difficilement supportables. Ce n'est pas une question de culture, mais de santé publique. Déplacer le lieu de concert, pourquoi pas ? Quand les locaux disent que ce n'est pas leur culture et que c'est "trop d'un coup" je suis on ne peut plus d'accord. 
Mais quand ça évoque les gothiques, l'enfer, le diable etc, on est dans la blague. Ils filment des crétins qui posent, des abrutis qui beuglent. Ils ont aussi pris des sympa, qui plaisantent sous une voix fluette avec : "Les metalleux à la campagne".
On finira de dire que ces reportages sont peu renseignées, car le Hellfest n'est pas le plus grand rassemblement Metal d'Europe : il est devancé par le Wacken Open Air.

Enfin, dernier rempart qui nuit au Metal français, c'est ce soin méticuleux que certains prêtent à comparer. Dire que Vulcain est le "Mötorhead français" est ridicule. Déjà parce que, si tu fais du Hard Rock ou du Heavy Metal, tu n'es pas forcément sous l'ombre d'un géant, et cette comparaison annihile les efforts du groupe pour faire son style. Mais aussi parce que ça pousse les groupes à faire de la copie : puisque cette pub du "c'est un groupe à la française" fait vendre, on va rester sous la coupe de ce groupe-ci, et simplement miser sur la French Touch.
Ceci est la mort du Metal français.
Généralement, les musiciens en France n'ont pas à faire "à la manière de". Les artistes qui pompent sans réfléchir n'apportent rien et, avec Internet qui permet d'accéder directement à beaucoup de choses, semblent fades. J'ai détesté Trust parce que j'ai trouvé que ça ressemblait à un tas de choses faites ailleurs - attention je n'ai pas dit que ce groupe était mauvais ! Leur "Antisocial" manque de peps, et la reprise faite par Anthrax donne cette touche qui manquait à ce morceau... Mais côté chant, je préfère leur reprise traduite.


Malheureusement, des groupes qui ont fait selon leur style se sont heurtés à des difficultés. Sortilège, que j'ai déjà cité, a eu un succès d'estime lorsque ses albums sont sortis : Chuck Schuldiner, leader de Death et pilier de l'histoire du Metal, adorait ce groupe. C'est dire qu'il en avait sous le capot, ils avaient leur style ! Ils ont voulu toucher un plus large public, et se sont mis à l'anglais : un massacre, la mort du groupe. Ils ont tenté de faire "à la manière de", en chantant dans une langue qu'ils ne maîtrisaient pas.

Qu'en est-il aujourd'hui, du Metal en France ?

"Le Metal, c'est vraiment une culture marginale..." Ou pas.

On l'a déjà évoqué : quelques groupes font figure d'exemples en terme de réussite. Black Bomb A, Gojira, Blackrain, Shaka Ponk (qui a des éléments Metal Fusion sur leurs musiques les moins Pop) sont parvenus à devenir des noms dans la scène française.
De plus, Internet permet de redécouvrir certains noms oubliés du Metal français : Sortilège et H-Bomb ont été signalés, mais Satan Jokers, que j'ai évoqués, méritent de s'attarder davantage sur eux afin de comprendre l'évolution du Metal chez nous, et d'approcher les raisons d'un succès ou d'un échec.


Faut-il chanter en anglais ou en français ? Je dirais : tout dépend du chanteur. S'il pose mieux sa voix, s'il arrive à mieux faire ses notes ou s'il est plus investi dans une langue ou une autre, le choix est vite fait. Dans tous les cas, il faut une touche personnelle, il ne faut pas mimer ce qui se fait déjà.
Si Gojira a fonctionné c'est qu'il s'est inspiré de Opeth mais n'en est pas resté à faire du "Opeth à la française".

Avec Satan Jokers, on est clairement dans une dynamique de faire du Heavy Metal pour l'amour de cette musique.
Si leur premier essai "Les fils du Métal" a eu un succès commercial honnête (90 000 exemplaires vendus), c'est parce qu'il a su s'imprégner de cette culture émergente sans faire de copie. Leur musique a un cachet fou, autant que Sortilège et H-Bomb. Ils ont compris que le Heavy de cette époque, c'était une rythmique solide et carrée. Pas besoin d'imiter, il suffit de correspondre à l'écriture, et d'en imposer sa patte.
Leur deuxième album a été très délicat, car ils ont voulu trop diversifier, à un moment où il était déjà difficile de vendre du Metal. Ce produit n'a pas été compris.
Qu'à cela ne tienne, ils sont revenus en 2009 avec Fetish X. Et c'est simplement glorieux.


On prend le Heavy Metal des années 80, on renoue avec lui sous une production propre, et on fait du Metal solide. L'écriture est convenue (couplet - refrain - couplet - refrain - solo - refrain, le plus souvent), mais bon sang que l'instrumentation est puissante ! Ils jouent sous une impulsion rythmique qu'on entend rarement dans le Heavy actuel. Cela évoque la bande son de Formula One, ou quelques standards de Saxon, mais on sent un investissement.
Les pistes sont bien gérées, et la voix colle parfaitement au reste : les paroles, sans être de haute volée, ne sont pas ridicules non plus. Et le mètre des vers s'accorde au tempo Heavy. C'est pensé et justement dosé, aucune imitation.
Et quand on arrive au titre "Propaganda", on se met à genoux devant ce buff batterie-basse !

Je signalerai aussi leur album "AddictionS". C'est par celui-ci que j'ai découvert le groupe. Il propose des compositions solides, comme "Appétit pour l'autodestruction" et "Substance récompense". Encore une fois, ils produisent un style qui ne se fait pas vraiment à l'international, encore moins en France. On renoue avec un Metal exécuté correctement.


Ce qui fait que ça puisse mieux fonctionner aujourd'hui, c'est qu'il y a Internet. Tout le monde peut avoir accès à cette musique. Par ailleurs, comme il existe le Hellfest et que les salles et lieux de concerts peuvent être plus facilement abordés (surtout pour un ancien de Starmania), le groupe peut gagner en visibilité sans qu'on leur dise : "Vous faîtes comme un autre groupe, mais à la française !"

Les mots de la fin

Bien entendu, je n'ai pas parlé de la multitude de groupes qui fourmillent en France ! Il y a énormément de tentatives régionales, de formations qui se démènent pour produire et faire valoir leurs créations. Mais on peut voir qu'aujourd'hui plus que jamais, la scène Metal peut vivre en France, que ce soit en amateur, ou par l'appui de certains labels encore rares mais qui n'hésitent pas à miser sur certains artistes prometteurs.
Il faut saluer l'action de certains à rendre cette musique plus ouverte, plus disponible : Patrick Roy, député (paix à son âme), a défendu corps et âme le Metal à l'Assemblée. Des standards du Heavy sont chantés dans les télé-crochets (Led Zeppelin, Scorpions). Des salles et des bars ouvrent des scènes tremplins ouvertes à tous pour peu que l'on s'y intéresse !

Parler de Metal à l'Assemblée... Un symbole pour cette culture, un digne représentant de la défense douce et cordiale.

Et les groupes se démènent : Internet, événements culturels, road trip musical... Ainsi, Grand Détour, qui n'est pas du Metal mais qui envoie comme il faut, avance de manière indépendante, se faufile pour se faire une place, sillonne l'Europe, enchaîne les dates.


Renaud Hantson, quant à lui, après un passage à vide, a fait un retour sur ses expériences et a offert un retour musical magistral, qui prouve que le Metal peut être pensé et puissant, populaire et couillu à souhait.

Prochainement, je reviendrai sur Satan Jokers. Ceux qui connaissent pourront deviner de quel monstre portera cet article à venir !
En attendant, excellente semaine à vous. Et, n'oubliez pas : ne laissez pas les gens penser pour vous !

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